Seul le vent, mieux que la nuit, lave la ville. Le soir est un présage. Elle aime dans cette heure la promesse du matin.
La nuit de novembre entre dans la ville dès la fin de l'après-midi. Travaiilant dans les bibliothèques, à la clarté du livre ouvert, elle n'avait mesuré le progrès de l'ombre au-dehors qu'à la variation de la teinte des vitres, en marge du temps, et ne s'en étonnait qu'à l'heure de rentrer chez elle ; quand, au sortir de la chaleur que font tant de souffles rassemblés, au sortir de l'odeur des livres qui écoeure et rassure comme celle des étables, elle rencontrait la nuit pleine. Elle y consentait, la préférant au demi-tour de la fin de l'automne. Loin de se sentir opprimée, par le contact du froid elle prenait possession de lumineux contours, se modelait en eux. L'obscurité lui révélait son corps plus net, et plus vif son regard se rouvrait pour supporter l'épreuve des enseignes multipliées. Elle embrassait l'air humide de lèvres soudain déliées et charitables . Et résistant à l'écoulement sale, dans ce désordre accru du centre de la ville à l'heure où finit le travail, elle se rassemblait et s'ordonnait, heureuse d'être aussi dense.
Bien qu'elle ne sortît jamais le soir, bien que la nuit d'ici ne lui parût pas digne d'être observée, sinon dans la distraction du sommeil, elle sentait à ce moment de la tendresse.
En dépit de ses feux, la ville était soumise ; l'inconnu y régnait uniformément ; les moindres rues étaient forcées. Une alerte tardive ramenait les gens chez eux. Mais il y aurait un moment où chacun se résignerait ; où l'on n'entendrait que le froissement de l'ombre entre les façades. La nuit s'immobiliserait et garderait les portes, avec la complicité de chars sans maîtres, et de l'oiseau de veille au jardin de la faculté.
Et que la ville fut inondée, avec son fleuve opaque, ses caniveaux fleuris des vermicelles qu'y déchargent les conduites d'eaux usées, ses lambeaux d'affiches parasites et la foule des véhicules arrêtés le long des trottoirs, que la ville fût noyée et toutes ses immondices soulevées et charriées, lui redonnait l'espoir de respirer dans un espace désemcombré, d'entendre jusqu'ici une rumeur d'eaux ou d'arbres, de reconnaître l'odeur de la pierre mouillée.
Seul le vent, mieux que la nuit, lave la ville. Le soir était un présage. Elle aimait dans cette heure la promesse du matin.
Elle revenait vers la maison par le chemin le plus court, comme si quelqu'un l'avait attendue. Il l'avait quittée au matin. L'unique pièce était vide. Mais elle n'éprouvait à s'en souvenir aucune amertume.
Toutes les rues de la ville concouraient vers la maison, tous les pas qu'elle faisiat l'y ramenaient. Il lui semblait qu'elle rejoignait son coeur même, son coeur qui n'était pas en elle, mais autour d'elle, son coeur qui l'enveloppait par tous les gestes qu'elle faisiait. Et la ville s'organisait autour de la chambre, autour de son coeur, la lumière qu'elle habitait, qu'elle avait partagée, qu'elle partagerait avec lui, l'espace des dimanches.
La porte dont elle avait seule la clef. La porte qui donne sur nous ... La porte s'ouvrait face aux carreaux sur la nuit. J'allume la lampe. Et par ce seul geste, je fonde l'entente avec les objets et les murs. Nous sommes entre nous. Je ferme avec douceur les persiennes. Tu es trop loin, je le sais, pour voir la lumière que j'allume, tu es trop loin pour voir cette lumière que je rallume en moi, après le terne jour de la fin de l'automne.
Après le repas rituel et simple, commence la veillée. Je travaille à la table desservie. La chambre est autour de moi. Où es-tu ? C'est ici que je te regarde, comme si tu t'étais dissous, après la nuit commune, dans le jour corrosif et les bruits de la rue ; comme si tu devais resurgir à un certain degré du silence, de la tiédeur, de mon désir.
La chaise qui me fait face de l'autre côté de la table est ta chaise. Je n'ai pas besoin de fermer les yeux pour te voir.